SES Limoges

Bourdieu rend hommage à Erving Goffman.

vendredi 2 novembre 2007

Sur la liste interES, Alain Beitone signale ce texte publié sur le site L’homme moderne, [1]

Le texte, initialement publié dans Le Monde du 4 décembre 1982, est reproduit intégralement ci-dessous mais vous devriez le lire directement sur le site de L’homme moderne et en profiter pour butiner un peu...

La mort du sociologue Erving Goffman. _ Le découvreur de l'infiniment petit.

[(Le sociologue canadien Erving Goffman [2] est mort le 19 novembre à Philadelphie. Il était âgé de soixante ans. Pierre Bourdieu, professeur au Collège de France, qui avait introduit son œuvre en France en le publiant aux Éditions de Minuit, en explique ci-dessous toute l’importance.

L’œuvre d’Erving Goffman représente le produit le plus accompli d’une des manières les plus originales et les plus rares de pratiquer la sociologie : celle qui consiste à regarder de près, et longuement, la réalité sociale, à mettre la blouse blanche du médecin pour pénétrer dans l’asile psychiatrique et se placer ainsi au lieu même de cette infinité d’interactions infinitésimales dont l’intégration fait la vie sociale. Goffman aura été celui qui a fait découvrir à la sociologie l’infiniment petit : cela même que les théoriciens sans objets et les observateurs sans concepts ne savaient pas apercevoir et qui restait ignoré, parce que trop évident, comme tout ce qui va de soi. Un seul exemple, la description qu’il propose du cycle de la cigarette tel qu’il se pratique dans certains quartiers des asiles : « Un « protégé » vient se planter devant son patron lorsque celui-ci allume une cigarette (...) et il attend jusqu’à ce que la cigarette soit assez avancée pour qu’il puisse en hériter. Lui-même parfois joue les patrons envers un autre malade, lui passant le mégot qu’il vient de recevoir après l’avoir fumé aussi loin que possible. Le troisième bénéficiaire doit alors utiliser une épingle ou un expédient quelconque pour tenir le mégot sans se brûler. Jeté à terre, ce mégot peut encore servir (...) trop petit pour être fumé, il est encore assez grand pour fournir du tabac. »

Ces curiosités d’entomologiste étaient bien faites pour déconcerter, voire pour choquer, un establishment habitué à regarder le monde social de plus loin et de plus haut. Celui que les gardiens du dogmatisme positiviste rangeaient dans la lunatic fringe de la sociologie, c’est-à-dire parmi les excentriques qui prétendaient substituer aux rigueurs de la science les facilités de la médiation philosophique ou de la description littéraire, est devenu une des références fondamentales pour les sociologues, mais aussi pour les psychologues, les psychosociologues et les sociolinguistes (je pense en particulier à son dernier livre, paru en 1981 à Philadelphie , Forms of talk).

Si cet observateur passionné du réel savait si bien regarder, c’est aussi qu’il savait ce qu’il cherchait. Élève de Everett C. Hughes, un des grands maîtres de la sociologie américaine, il était nourri de tous les acquis de l’ école de Chicago — et spécialement des apports de G. H. Mead, et de C. H. Cooley auxquels il ne cesse de se référer — et de tout ce que ce haut lieu du professionnalisme scientifique avait accumulé, et assimilé, qu’il s’agisse de l’œuvre des durkheimiens ou de la sociologie formelle de Simmel. C’est armé de tout ce bagage, auquel il faut sans doute ajouter la théorie des jeux, qu’il aborde des objets jusque-là exclus du champ de vision scientifique. À travers les indices les plus subtils et les plus fugaces des interactions sociales, il saisit la logique du travail de représentation ; c’est-à-dire l’ensemble des stratégies par lesquelles les sujets sociaux s’efforcent de construire leur identité, de façonner leur image sociale, en un mot de se produire : les sujets sociaux sont aussi des acteurs qui se donnent en spectacle et qui, par un effort plus ou moins soutenu de mise en scène, visent à se mettre en valeur, à produire la « meilleure impression », bref à se faire voir et a se faire valoir.

Cette vision du monde social, qui a pu paraître pessimiste, voire cynique, était celle d’un homme chaleureux et amical, modeste et attentionné, sans doute d’autant plus sensible à ce que la vie sociale a de théâtral qu’il était lui-même profondément impatient de toutes les formes ordinaires du cérémonial académique et de la pompe intellectuelle.)]

[1Site dédié à Pierre Bourdieu, sous titré : « sociologue énervant »

[2Erving Goffman était né le 11 juin 1922 à Manville (Canada) . Étudiant à Toronto, puis à Chicago, ou il obtient son doctoral, il entre en 1958 à l’Université de Californie, à Berkeley, ou il devient professeur en 1962. Depuis 1968 il était Benjamin Franklin Professor of Anthropology and Sociology à I’Université de Pennsylvanie. Sa femme, Gillian Sankoff, est professeur de sociolinguistique à l’Université de Pennsylvanie.

La plupart de ces ouvrages ont été publiés en français dans la collection « Le Sens commun » que dirige Pierre Bourdieu aux Éditions de Minuit :

  • Asiles - Études sur la condition sociale des malades mentaux, 1968 ;
  • la Mise en scène de la vie quotidienne : I. La Présentation de soi. II. Les Relations en public, 1973 ;
  • Les Rites d’interaction, 1974
  • Stigmate- Les usages sociaux des handicaps, 1976.

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