Evolution des rapports de l’Église à la société, dans le Bas-Limousin, du Xe siècle à l’aube de la Renaissance

Evolution des rapports de l’Église à la société, dans le Bas-Limousin, du Xe siècle à l’aube de la Renaissance
lundi 23 mai 2011
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 Au Moyen Âge, l’Église est une institution centrale en Occident qui joue non seulement un rôle de pivot dans les relations entre les pouvoirs, mais également structure le cadre de la vie quotidienne des puissants comme des plus humbles.

 L’engouement de notre société pour le patrimoine bâti, qu’il soit monumental ou plus modeste, s’exprime très souvent autour d’édifices religieux, qu’il s’agisse des majestueuses cathédrales gothiques ou de petites églises romanes à la riche ornementation sculptée ou peinte. Ces vénérables icônes de pierre, qui maillent encore étroitement le territoire national, sont le témoignage visible de la sensibilité de la communauté chrétienne médiévale : pourtant, les clefs de la compréhension de son univers spirituel très codifié échappent le plus souvent aujourd’hui à une société sensiblement déchristianisée.

 À l’échelle de la Corrèze, le souvenir des papes limousins d’Avignon et de leurs cardinaux au XIVe siècle, le rayonnement régional de l’abbaye cistercienne d’Obazine ou la permanence jusqu’à nos jours des processions de la Lunade à Tulle, dans une région pourtant déchristianisée de longue date, interpellent notre curiosité.

 En écho aux nouveaux programmes scolaires de l’enseignement secondaire, le service éducatif des Archives départementales de la Corrèze a souhaité contribuer, par le biais d’exemples locaux, à appréhender cet univers spirituel et culturel – à la fois subtil et complexe – de la société médiévale, à la lumière des apports récents de la recherche historique.
 Ainsi est proposée une évocation à la fois historique et sensible de l’évolution des rapports de l’Église à la société, dans le Bas-Limousin, du Xe siècle à l’aube de la Renaissance. Au travers d’une scénographie suggestive, colorée et dynamique, qui restitue l’atmosphère sensible qui s’offrait au chrétien dans la société médiévale, et au dialogue fructueux qu’instaurent documents d’archives, iconographie et objets, le visiteur appréhendera tour à tour le rôle de l’Église dans les relations entre les pouvoirs, dans la domestication et l’aménagement des espaces mais aussi dans le façonnage des territoires du sacré.


Des communautés monastiques visionnaires, l’exemple d’Obazine

Une prouesse technique, la domestication de l’eau

 Pour les nécessités domestiques et les besoins agricoles, la maîtrise de l’eau est un autre domaine dans lequel les moines cisterciens ont manifesté un savoir-faire. Plusieurs réalisations, voire prouesses techniques audacieuses, ont été réalisées. Il s’agit d’abord d’alimenter les monastères d’Obazine et du Coyroux en eau courante. À la fin du XIIe siècle, les moines entreprennent la construction d’un canal dit « canal des moines ».

 Sa conception et sa réalisation ont, peut-être, été entreprises par des moines venus de Cîteaux. Quoi qu’il en soit, pour réaliser cet aménagement hydraulique, ils détournent les eaux du Coyroux. Depuis le point de capture de l’eau jusqu’au monastère, le canal a une longueur d’environ un kilomètre et demi. L’eau alimente un vivier installé en contrebas de la cuisine du monastère. Elle actionne trois moulins construits le long du canal après l’abbaye. En ce qui concerne le monastère féminin, l’eau d’une source, captée sur les hauteurs du versant opposé de l’étroite vallée, est amenée après la réalisation de canalisations, d’un aqueduc souterrain et de dérivations jusqu’au cloître et à la cuisine du monastère.

• Canal des moines à Aubazine. Arch. dép. Corrèze, 1 Num 2042. © Cliché Archives départementales de la Corrèze, J.-M. Nicita.

• Canal des moines à Aubazine. Arch. dép. Corrèze, 1 Num 2043. © Cliché Archives départementales de la Corrèze, J.-M. Nicita.

 Pour satisfaire au besoin de la production agricole, plusieurs moulins sont construits le long du Coyroux et équipent différentes granges cisterciennes possédées par l’abbaye. Dans la vallée de la Tourmente où sont implantées deux granges d’Obazine, les frères convers auraient drainé et asséché la plaine pour la mettre en valeur et l’exploiter.

 Au delà du succès et du fort rayonnement spirituel de l’abbaye d’Obazine dans le Bas-Limousin, les moines et leurs abbés ont surtout été, à tous les niveaux, de remarquables gestionnaires des espaces.

Saint-Angel, une des plus anciennes fondations monastiques limousines

Un prieuré de Charroux. — En partie classé sur la liste de 1840, le prieuré de Saint-Angel est un des monuments phares du patrimoine religieux limousin. Entre 668 et 699, selon la tradition, le comte de Limoges Roger et sa femme Eufrasie, fondateurs de l’abbaye de Charroux, au diocèse de Poitiers, donnent, en Bas-Limousin, pour assurer l’avenir du nouveau monastère l’église de Collonges et le « château (castrum) de Saint-Angel, avec le monastère et toutes les églises qui en dépendent ». Si ce texte est désormais reconnu comme un faux, il existait certainement à la fin du haut Moyen Âge une communauté monastique à Saint-Angel. Le lieu est cité pour la première fois dans une bulle du 13 mai 1050 par laquelle le pape Léon IX prend sous sa protection l’abbaye de Charroux et ses biens, dont « le château et le monastère de Saint-Angel » (castrum et monasterium Sancti Angeli). Saint-Angel n’a jamais été une « abbaye » mais un prieuré dépendant de l’abbaye de Charroux. Il s’agissait d’un prieuré régulier conventuel, ou claustral, dirigé par un prieur nommé par l’abbé de Charroux, qui exerçait son autorité sur les moines placés sous sa direction.
Saint-Angel a connu trois types de prieurs : des prieurs réguliers jusqu’en 1463, avec Jean de Mauriac ; des prieurs commendataires, le premier étant Louis de Bourbon vers 1464 ; puis des prieurs triennaux avec l’introduction de la réforme de Saint-Maur en 1657. Combien y avait-il de moines à Saint-Angel ? Le nombre a pu varier et il est inconnu pour le Moyen Âge.

Les dépendances de Saint-Angel — Bien que prieuré, Saint-Angel avait sous sa dépendance des églises et d’autres prieurés réguliers ou séculiers, simples ou doubles si la cura animarum leur était attachée. Le premier état date du début du XIVe siècle : Alleyrat, Lignareix, Chaveroche, Neuvic et Ventéjoux (doubles), Florentin, (simple), et la cure de Saint-Fréjoux-le-Pauvre.

Une seigneurie. — Deux seigneuries cohabitaient à Saint-Angel, la seigneurie laïque, exercée par le seigneur du lieu, notamment Mirambel et Rochefort. De son côté, le prieur de Saint-Angel exerçait également des droits seigneuriaux sur une partie du bourg et sur la plupart des villages des paroisses voisines. En 1557, ses droits étant contestés, le prieur fait renouveler le terrier qui donne paroisse par paroisse l’état de ses vassaux et emphytéotes, avec la description des terres et des biens relevant du prieuré, permettant aussi de connaître l’étendue de la seigneurie du prieuré au milieu du XVIe siècle.

J.-L. Lemaitre.

• Église du prieuré de Saint-Angel, XIIe-XVIe siècle. Arch. dép. Corrèze, 36 Num 429. © P. Malperut.

• Église du prieuré de Saint-Angel, XIIe-XVIe siècle. Arch. dép. Corrèze, 36 Num 443. © P. Malperut.

La procession de la Lunade à Tulle, un rituel de protection de l’espace urbain

 La Lunade est l’une des rares grandes processions médiévales à perdurer. Elle a l’originalité de débuter après la messe du soir (Vêpres) pour s’achever dans la nuit tous les 23 juin. Dès 1320, des épidémies récurrentes, dites « pestes », sévissent dans la région. D’après un texte de 1340, les consuls ont recours à saint Jean-Baptiste pour juguler l’une d’elles, avec succès. Il faut y voir l’origine du rituel, même s’il paraît séduisant de le rattacher à la peste de 1348. Son aspect nocturne peut s’expliquer par la proximité avec la fête dédiée à saint Jean, saint guérisseur entre tous. En 1340 comme en 1348, la lune est aussi à son quartier, disposition considérée semble-t-il comme favorable à l’époque pour combattre certaines maladies.

 La Lunade est un rituel de guérison spécifique avant de devenir un rituel préventif visant un espace dépendant de la ville, perçu comme potentiellement dangereux pour ses habitants : en effet des malades et des pauvres sont concentrés sur le versant de la vallée orienté au nord qui surplombe la cité ; les pèlerins, parfois vecteurs de maladie, le longent.
Portée par quatre hommes, la statue du saint, dont le visage doit toujours être orienté vers la ville, laisse sur sa gauche les croix de procession décorées qui indiquent les moments de prière. L’itinéraire, marqué par une très forte dénivellation entre la vallée et le plateau, part de la cathédrale, pour inclure en partie le faubourg médiéval de l’Alverge, et rejoindre la voie de pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle (boulevard de la Lunade). La procession entoure un ressort rural ponctué de chapelles, d’oratoires, peut-être d’un hôpital pour les pèlerins, d’une maladrerie et du « bois des malades » attenant, avant de revenir à son point de départ. Les participants portent des lumières et des rameaux, qui sont bénis pour servir de médication. Au retour, les cloches sonnent à toute volée la sécurité retrouvée.

• Procession de la Lunade à Tulle. Arch. dép. Corrèze, 1 Num 2027. © Archives départementales de la Corrèze, conception J. Mendes ; réalisation J.-M. Nicita

• Croix d’Alverge. Arch. dép. Corrèze, 1 Num 2030. © Cliché Archives départementales de la Corrèze, J. Mendes.

• Croix Saint-Jean. Arch. dép. Corrèze, 1 Num 2031. © Cliché Archives départementales de la Corrèze, J. Mendes.

• Croix des Treize Vents. Arch. dép. Corrèze, 1 Num 2032. © Cliché Archives départementales de la Corrèze, J. Mendes.

• Croix des Fages. Arch. dép. Corrèze, 1 Num 2033. © Cliché Archives départementales de la Corrèze, J. Mendes.

• Croix de La Breyge. Arch. dép. Corrèze, 1 Num 2034. © Cliché Archives départementales de la Corrèze, J. Mendes.

• Croix de Champ Lagarde. Arch. dép. Corrèze, 1 Num 2035. © Cliché Archives départementales de la Corrèze, J. Mendes.

• Croix du Marquisat. Arch. dép. Corrèze, 1 Num 2036. © Cliché Archives départementales de la Corrèze, J. Mendes.

• Croix de la Bachellerie. Arch. dép. Corrèze, 1 Num 2037. © Cliché Archives départementales de la Corrèze, J. Mendes.

• Croix des Malades. Arch. dép. Corrèze, 1 Num 2038. © Cliché Archives départementales de la Corrèze, J. Mendes.

Naître, vivre et mourir dans la société chrétienne


Les territoires de la mort dans le Bas-Limousin : des actes et des lieux

 La mort est le point d’orgue d’une vie pieuse, car elle conditionne l’accès au paradis. Perspectives effrayantes, l’enfer, ou, comme le pensent certains, les limbes, lieu des âmes errantes et désincarnées, guettent celui qui meurt sans les derniers sacrements. À partir du XIe siècle, cette crainte s’accentue car seul le prêtre peut à la fois les administrer et conduire l’enterrement en terre consacrée.

 Le testament d’Adémar de Merle, chef de l’une des familles les plus anciennes du Bas-Limousin[1], montre de manière exemplaire comment les seigneurs cherchent à garantir le destin de leur âme, de leur corps et de leurs biens. Un parchemin coûteux, le sceau, la présence de nobles témoins indiquent l’importance de l’acte. 1348 : la Grande Peste ravage toute la province. D’ordinaire présentes dans ce type de document, les manifestations de foi sont donc ici multipliées : une croix remarquable est intégrée au texte, donnant un caractère véritablement sacré aux vœux du testateur ; l’acte est rédigé un des jours les plus sacrés de l’année, la Toussaint, afin que des saints plus nombreux intercèdent en faveur de l’âme du chevalier. La majeure partie du testament est consacrée aux legs à l’église Sainte-Croix où il élit sépulture, aux prières perpétuelles qui doivent être dites pour son âme.

 Au nom du Seigneur, Amen. Sachent tous les présents et tous ceux qui liront ce document rédigé ce 1er novembre 1348 dans la chapelle Saint-Léger de mon château de Merle, sous le règne du très haut roi de France Philippe, qui règne par la Grâce de Dieu [les choses suivantes… Le document est rédigé] sous le signe de la vénérable sainte croix . Au nom de la sainte et indivisible Trinité, le Père, le Fils et le Saint esprit, Amen…Nul ne connaissant l’heure de sa mort… il importe que je [fasse le nécessaire] pour le salut de mon âme…

[1] Le château est aujourd’hui ruiné, mais le nom de la famille est resté attaché aux « tours de Merle ».

• Testament de noble, Adémar de Merle, 1348. Arch. dép. Corrèze, 1 E 97. © Cliché Archives départementales de la Corrèze, J.-M. Nicita.

Un cardinal limousin entre Avignon et Rome, Guillaume Sudre

 Né à Laguenne, près de Tulle, d’une famille notable vraisemblablement originaire de Cahors, Guillaume Sudre est d’abord admis parmi les frères dominicains de Brive, devient lecteur en théologie au couvent de Carcassonne, avant d’être nommé prieur du chapitre de Saint-Gaudens, dans la province de Toulouse, en 1348. Nommé évêque de Marseille le 27 août 1361, il est élevé à la dignité de cardinal le 18 septembre 1366 par Urbain V qu’il accompagne à Rome l’année suivante. Il est fait évêque d’Ostie en mai 1367.

 Il se trouvait à Rome lors de la controverse au sujet du corps de saint Thomas d’Aquin (1368), où il unit l’impératrice en mariage et assista à la profession de foi de Jean Paléologue, empereur de Constantinople (1369). En 1371, Grégoire XI le nomma commissaire dans le procès en inquisition engagé contre la doctrine du logicien catalan Raymond Lull et ses sectateurs.

 Il mourut en Avignon le 28 septembre 1373 et fut inhumé dans l’église des Dominicains.

(d’après BALUZIUS (Stephanus), Vitae paparum Avenionensium, Notae, p. 990-992 ; nouv. éd. par G. MOLLAT, t. II, Paris, 1927, p. 507-509)

• Maison de la Sudrie (début XIVe siècle), dite « du cardinal Guillaume Sudre », à Laguenne, classée monument historique le 19 mars 1927. Arch. dép. Corrèze, 1 Num 2056. © Cliché Archives départementales de la Corrèze, J.-M. Nicita.


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