LEIPZIG : Une ville de l’est en mutation

LEIPZIG : Une ville de l’est en mutation
dimanche 1er octobre 2006
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Leipzig : le changement comme credo

Les autorités et les habitants de cette ancienne grande ville industrielle et universitaire de l’Allemagne de l’Est ont fait du changement un art de vivre :

Leipzig a d’abord incarné le changement politique, dans la mesure où les « manifestations du lundi », qui réunissaient plusieurs centaines de milliers de personnes ont contribué de manière pacifique à la chute du pouvoir communiste en 1989.

En matière économique, il ne reste que des vestiges de l’appareil industriel de l’époque communiste (photo 1). Les autorités urbaines s’efforcent aujourd’hui d’imposer une image de capitale de l’innovation technologique et de permettre à leur cité de redevenir une place incontournable des échanges commerciaux à l’échelle de l’Europe.

La ville s’est en particulier dotée d’un nouveau lieu (Die neue Messe) destiné à attirer les plus grandes foires expositions européennes, en matière d’automobile par exemple, ou de salon des jeux en réseaux. Dotée d’infrastructures autoroutières et aéroportuaires neuves, d’une des principales gares de l’Allemagne, d’une main d’œuvre qui s’affirme elle-même « flexible », Leipzig ambitionne et se prépare à devenir la véritable capitale économique de l’Est de l’Allemagne, un point de relais incontournable du commerce entre les pays de l’est et l’ouest de l’Europe, ce qu’elle n’a en définitive jamais cessé d’être, si ce n’est depuis la chute du mur, et partiellement pendant la période communiste. Leipzig change cependant d’échelle et revendique une ouverture au monde et une intégration rapide dans la mondialisation de l’économie en attirant des partenaires économiques et culturels originaires de l’ensemble de la planète : plus qu’une capitale industrielle elle semble vouloir devenir un pôle de décision majeur en matière de choix commerciaux, et une tête de pont (hub) des échanges pour le centre de l’Europe.

Depuis la Réunification, Leipzig est l’un des plus grands chantiers urbains de l’Allemagne. Pas une place sans grue, des dizaines de chantiers privés, sans compter les restaurations de monuments historiques (photo 2).

La ville fait peau neuve en cultivant le paradoxe : largement bombardée durant la seconde guerre mondiale, elle constitue pourtant aujourd’hui le plus vaste laboratoire architectural que l’on puisse imaginer, sur une période qui va du Moyen Age à nos jours. Toutes les écoles s’y sont épanouies depuis le « temps de fondateurs » (1871-1914) jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Leipzig est ensuite devenue une des vitrines architecturales de l’Allemagne de l’Est, avec des réalisations d’une étonnante modernité (photos 3, 4, 5), comme la tour de l’université.

Autre paradoxe, la conception de l’espace, qui évoque irrémédiablement les larges avenues et les perspectives « staliniennes », les manifestations collectives et les défilés de chars, alors que le plan urbain est essentiellement resté celui du XIXe siècle. Leipzig pourrait être une immense ville froide et déshumanisée, mais c’est un ensemble de gros villages séparés du centre-ville par une vrai forêt et des centaines de jardins ouvriers (photo 6), une ville verte ponctués de parcs et de jardins d’herbes folles (Lücke ou « trous ») aux carrefours (photo 7). Une ville sillonnée par les piétons, les cyclistes et les tramways (photo 8).

Aujourd’hui la devise « Stadt im Wandel » (ville en mouvement) traduit une aspiration, voire une philosophie partagée par l’essentiel des habitants, quel que soit l’âge, et que l’on peut résumer par « le mouvement, c’est la vie », que ce soit en terme de culture, d’emploi ou de rénovation urbaine. Et pourtant les modalités du changement divisent les plus motivés eux-mêmes. Après la réunification, de nombreuses entreprises, même celles dont les carnets de commande étaient pleins, ont fermé : la ville aurait perdu plus de 40 000 habitants, partis chercher du travail à l’Ouest. Le tissu urbain est ainsi ponctué d’usines et d’immeubles qui tombent en ruine depuis plus de 15 ans (Verfallene Gebaüde), en attente de reprise (photos 9 et 10). A l’inverse depuis quelques années des Allemands de l’Ouest viennent s’installer et occuper des emplois dans les services. La ville dépasse aujourd’hui les 500 000 habitants, soit une population équivalente à celle de l’époque de la RDA.

Les lotissements fleurissent dans la campagne mais une large part des logements sont vides ou deviennent des squats alors que 20 % environ de la population active est au chômage.
La ville encourage les particuliers et les associations de citoyens à acheter les immeubles à bas prix pour les rénover eux-mêmes, notamment dans les quartiers ouvriers périphériques, où certaines usines (filatures) sont aménagées en lofts (photo 11).
Le centre ville a été rénové dans le sens de la convivialité avec bancs, statues, fontaines et placettes coquettes. De nombreux bâtiments insalubres sont voués à la destruction comme les « barres » ou Plattenbau des années 60 drapées par le plasticien Michael Fischer (photo 12) à l’occasion du Mondial de football dans des toiles évoquant l’actualité, l’histoire et la culture de la ville. Bâtiments historiques rénovés et nouvelles constructions se côtoient à la satisfaction des habitants et des touristes, malgré la présence surréaliste de tuyaux d’eau aériens (bleu ou mauve) dans toute la ville (photo 13).

A côté de cela des projets que les habitants taxent de « mégalomaniaques » fleurissent : le Musée de peinture (Bildmuseum) ses portes de près de 4 m de haut, ses volumes démesurés et écrasants est resté inachevé en raison de son coût et à fini par être surnommé « la grande caisse » (Die grosse Kiste).
Voir http://www.stadtpanoramen.de/leipzig/leipzig.html qui donne des panoramas à 360° de ces lieux.
Le projet de tunnel (City-Tunnel), qui doit faire passer en sous-sol les tramways sous le cœur historique est quant à lui fortement contesté, en raison de son coût pharaonique et de son apparente inutilité, l’espace en surface constituant la principale richesse de la ville. Autre pomme de discorde : l’élimination progressive de l’art de la RDA des lieux publics. Le dernier grand témoin de cette période sur l’Augustusplatz, le relief de Marx (photo 14) a été démonté à la fin août, alors que les opposants au système communiste eux-mêmes ne souhaitaient pas voir reléguer ce témoignage de l’histoire, qui marquait aussi un des lieux de ralliement pour les marches de protestation.

La ville s’est « convertie » à la société de consommation et fourmille d’activités : ville universitaire et industrielle de longue date, Leipzig s’ouvre au tourisme et aux loisirs depuis que l’air s’est nettement assaini en raison de la fermeture des industries les plus polluantes. Si les petites boutiques ont fermé dans les quartiers et sont ponctuellement reprises par des Asiatiques ou des Turcs, le centre ville concentre au contraire les enseignes de renom et les restaurants. Par ailleurs des centres commerciaux où se regroupent des centaines de boutiques s’insèrent dans le tissu urbain, dans les célèbres « passages », rues couvertes, (photos 15 et 16) du centre ville ou dans la gare principale où la Promenade est un megamall qui réunit plus de 300 boutiques sur 3 niveaux (photos 17 et 18). De vastes zones commerciales en tous points identiques à celles qui se développent en France se multiplient tout autour de la ville.

La publicité, omniprésente, finance une partie des restaurations (photo 19) et des constructions. La hausse du coût de la vie n’est pas sans générer une certaine « ostalgie » (photo 20) : s’ils sont à l’origine d’un véritable élan, les anciens habitants de Leipzig ne veulent pas renier leur passé, ni leurs symboles (photo 21), et aspirent une évolution « raisonnée » ; ils s’opposent parfois en cela à la municipalité, ainsi qu’aux nouveaux habitants venu de l’ouest de l’Allemagne, partisans d’un changement radical et d’une intégration très rapide dans l’économie mondialisée (ce qui a des incidence sur le mode de vie de chacun).

Isabelle Parvérie. Lycée de Tulle. Août 2006